19 avril 2026

Frankie & Alice : Quand la sobriété fait la justesse (Le regard du système Oxo)

 


    





J'ai récemment regardé le film Frankie & Alice (2010), qui retrace l'histoire vraie d'une jeune femme noire dans les années 70, luttant contre ce qu'on appelait alors le trouble de la personnalité multiple (aujourd'hui TDI). En parcourant les critiques officielles de l'époque, j'ai souvent lu les mots "mise en scène plate", "scénario conventionnel" ou "téléfilm de la semaine". Pour un critique de cinéma, c'est sans doute vrai.

Mais pour moi, qui vis au quotidien avec un système Oxo, ce classicisme et cette retenue sont précisément ce qui fait la force et la justesse précieuse de ce film.

 

L'Éloge de la sobriété : Contre le Spectacle de la Dissociation

La plus grande réussite du réalisateur Geoffrey Sax est, paradoxalement, ce que la critique lui reproche : sa sobriété. Représenter le TDI à l'écran est un exercice périlleux. Trop souvent, le cinéma cède à la tentation du spectaculaire, transformant la dissociation en un monstre de foire, une explosion dramatique constante ou une menace terrifiante, comme dans le film Split. Frankie & Alice refuse ce piège. La mise en scène reste à hauteur d'homme (et de femme), ancrée dans la banalité du quotidien d'une boîte de nuit ou d'un cabinet de psychiatre.

Cette retenue est essentielle. Elle protège la réalité du trouble, qui se vit souvent dans cette normalité apparente, et non dans une performance perpétuelle. Le film ne fantasme pas la multiplicité ; il la montre.

 

Habiter l'Architecture de l'Esprit : L'Incroyable Performance d'Halle Berry

Cette sobriété ne fonctionnerait pas sans la performance magistrale d'Halle Berry. Elle n'interprète pas seulement trois personnages ; elle incarne l'architecture complexe d'un esprit fragmenté. Ce qui est fascinant, vu de l'intérieur, c'est la justesse de ses "switches". Ces moments de transition, où une personnalité cède la place à une autre, sont rendus avec une vérité confondante. Halle Berry change de posture, d'expression vocale, de regard, sans jamais tomber dans la caricature ou l'exagération.


Que ce soit la douce Frankie, la violente Alice ou le génie mathématique Genius, chaque alter a sa propre présence, sa propre logique. C'est un travail d'actrice d'une finesse rare, qui valide, par le vécu, la réalité corporelle et psychologique de la dissociation.

 

La Pédagogie par la Limite : Comprendre le Chœur par le Trio

Le film fait le choix de limiter le système à trois alters. C'est une simplification scénaristique évidente. Dans la réalité, les systèmes sont parfois bien plus nombreux, complexes et fluides, comme c'est le cas pour notre propre système Oxo. Pourtant, je défends ce choix.

Pour le grand public, qui ignore tout du TDI, cette limitation est un outil pédagogique indispensable. Elle permet de vulgariser la compréhension du trouble sans noyer le spectateur sous la multiplicité des consciences. C'est une porte d'entrée nécessaire pour ensuite, peut-être, appréhender la complexité réelle de ce que signifie "être plusieurs".

 

La Résonance Intérieure : Traces, Reflets et Ombres

Plus qu'une simple œuvre cinématographique, Frankie & Alice a suscité en moi des résonances profondes, véritables preuves de sa justesse. Ces échos ont parfois été des reflets positifs. La confusion de l'amnésie, ces moments où l'on reprend conscience sans savoir comment on est arrivé là, est traitée avec une touche d'absurde qui ouvre vers des situations presque cocasses. C'est une dédramatisation qui fait du bien.

Surtout, je me suis puissamment identifié à la force et à la résilience de Frankie. Sa lutte farouche pour s'en sortir, pour maintenir le cap face aux tempêtes de son quotidien, c'est nous. C'est notre combat de chaque instant.

Mais le film a aussi projeté des ombres. La scène de la découverte des traumatismes a été un "trigger" difficile à regarder. C'est le point où je n'arrive pas encore, le travail sur ce point étant pour Oxo long et compliqué. La douleur et la difficulté de cette scène ont attesté de sa vérité crue.

 

 

Conclusion : Un Film Nécessaire

En conclusion, ne regardez pas Frankie & Alice pour y trouver une révolution cinématographique. Regardez-le comme un témoignage humain, sobre et profondément juste sur le TDI. C'est un outil précieux pour entamer la discussion, loin des fantasmes et des clichés. Il montre, avec une humanité rare, la souffrance mais aussi l'incroyable force de vie de ceux qui doivent cohabiter avec eux-mêmes. Et pour cela, il est nécessaire.

 

08 avril 2026

Le chemin qui mène à Intimagir

 

« L’accès à la vie affective et sexuelle est un droit fondamental, constitutif de l’intégrité et de la dignité de toute personne. »  Marcel Nuss

VOILÀ COMMENT AURAIT DÛ SE DÉROULER CETTE JOURNÉE

 


Prélude : L’armure de distorsion

Le trajet commence dans le fracas nécessaire. Entre le seuil de la maison et le quai de la gare, il y a ce sas de décompression : le tram. Pour nous, c’est une zone de guerre qu’il faut traverser. Les écouteurs sont nos remparts, vissés pour ne plus rien laisser filtrer du monde.

Nous injectons Metallica directement dans nos veines. Un flux de hard rock violent, une saturation de guitares qui vient se fracasser contre notre propre chaos. Ce n’est pas de la musique, c’est un barrage. La batterie cogne au même rythme que notre cœur qui s’emballe ; elle donne une cadence à l’angoisse, elle la discipline. On s’accroche aux riffs pour ne pas s’éparpiller sur le bitume. La violence du son est la seule chose capable de contenir le trop-plein, de faire taire, l’espace d’un instant, les murmures qui déjà s’agitent en nous. Canaliser la foudre avant qu’elle ne nous brise.




Fragment I : Le métal et l'os

Le train s’ébranle. C’est un départ, mais à l’intérieur, tout se fige. Nous sommes une structure de fer dans un wagon de verre. La mâchoire est un étau, les dents serrées contre les mots qui ne doivent pas sortir. Regarder dehors pour ne pas regarder dedans. Pourtant, le paysage n'est qu'un flou qui accentue le bruit de fond.

Nos mains ne savent plus être immobiles. Elles se triturent, se cherchent, se comptent. Un tremblement léger, presque imperceptible pour l'autre, mais qui résonne comme un séisme dans notre cage thoracique. L'hypervigilance s'installe : le froissement d'un journal, le rire d'un passager, le sifflement des rails. Tout est menace, tout est signal. Nous sommes ici, mais déjà ailleurs, fragmentés par la vitesse. La dissociation nous guette, ce voile de coton qui vient flouter les contours du réel pour nous protéger de l’impact.



 

Fragment II : La symphonie des interrogations

Sous le crâne, le silence du wagon est un mensonge. À l’intérieur, c’est le grand déballage. Nous sommes une quinzaine à occuper ce siège pourtant si étroit. Les voix se bousculent, s’entrecroisent, créant un brouhaha incessant qui sature l'espace mental.

Et si on ne comprenait rien ? Est-ce qu'on sera à la hauteur ? Chacun y va de son commentaire, de sa remarque acerbe ou de son inquiétude enfantine. L'un analyse le risque, l'autre anticipe la rencontre chez Intimagir, un troisième s'inquiète déjà de la « sauce » à laquelle nous serons mangés. Les interrogations fusent comme les poteaux électriques derrière la vitre, impossibles à fixer. On essaie de trier, de mettre de l'ordre dans ces fragments de pensées, mais le flot est trop dense. Être un système, c'est ne jamais voyager seul, même quand on est l'unique passager de son corps.

 

Fragment III : L’élan et l’acier

Lyon Part-Dieu. La rupture. Le flux de la foule nous heurte, mais quelque chose change de fréquence en nous. On quitte le confort oppressant du train pour la ville qui palpite. Dans le tram qui nous mène vers Intimagir, l’hypervigilance ne nous lâche pas, nous scannons les visages, les stations, les reflets, mais une autre voix s’élève.

C’est l’impatience. Une curiosité un peu sauvage. Nous avons soif de ces nouvelles rencontres. La passion pour le sujet, ce fil rouge qui nous unit tous dans le système, commence à chauffer. L’angoisse s’est transformée en un carburant instable. Nous sommes sur le point de discuter de ce qui nous anime, de ce qui nous fait vibrer. Le désir de découverte prend le pas sur la mâchoire serrée. Nous ne sommes plus seulement en fuite, nous sommes en marche.

 

« Le désir est le moteur de l'existence, et nul ne peut en être privé sans être amputé d'une part de son humanité. »  Françoise Dolto

 

Fragment IV : Le Seuil – L'épreuve de la voix

Nous y sommes. Devant la porte d’Intimagir, le temps se suspend. Le rythme de Metallica s’est tu, remplacé par le battement sourd de notre propre cœur. C’est ici que nos fragments se rejoignent pour un test de vérité.

Ce stage est le pont vers l'après-DIU. Serons-nous en mesure d’aider ? Sommes-nous capables de transformer notre polyphonie en un discours clair pour former les soignants, pour informer ceux qui, comme nous, cherchent leur place ? Parler de la Vie Intime, Affective et Sexuelle (VIAS) des personnes en situation de handicap, c’est parler de ce qui est le plus vulnérable et le plus puissant à la fois. Nous prenons une dernière inspiration. Le brouhaha intérieur s'apaise en une note unique, claire. Nous appuyons sur la sonnette. La porte s'ouvre. Le voyage s’arrête, la mission commence.




 MAIS AU LIEU DE TOUT CELA… !

Bien que nous préparions cette rencontre et le trajet depuis deux semaines, rien ne se passe comme prévu. Nous avons vérifié et revérifié les horaires des trams, de la maison à la gare, puis de Lyon au lieu de rendez-vous. Nous avons tout minuté, parcouru mentalement ce chemin un nombre incalculable de fois pour nous préparer à affronter le bruit, le monde, le mouvement, le stress et la fatigue.

Nous sommes partis avec une heure d’avance pour être sûrs de ne pas louper le départ. Mais malgré tout ce rempart de précautions, nous n’arriverons jamais à la gare de Saint-Étienne. Des travaux en urgence sur la ligne 3 du tram ont obligé la STAS à dérouter les rames.

Exit l’arrêt prévu à la gare de Châteaucreux.

En un instant, notre architecture mentale s’effondre. Le mouvement s'inverse. De retour à la maison, le monde s'est rétréci aux dimensions d'une chambre. Nous nous sommes pelotonnés sous notre couette, ce dernier refuge contre l'imprévisible et la violence de l'échec. Là, dans l'obscurité protectrice du tissu, nous avons laissé couler les larmes. De grosses larmes qui charrient toute notre détresse et notre fatigue d'avoir tant lutté pour finalement être stoppés par un simple détour de ligne.

Le chemin qui menait à Intimagir s'est arrêté sur un quai de tram détourné.

 


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