J'ai récemment regardé le film Frankie
& Alice (2010), qui retrace l'histoire vraie d'une jeune femme
noire dans les années 70, luttant contre ce qu'on appelait alors le trouble
de la personnalité multiple (aujourd'hui TDI). En parcourant les critiques
officielles de l'époque, j'ai souvent lu les mots "mise en scène
plate", "scénario conventionnel" ou "téléfilm de la
semaine". Pour un critique de cinéma, c'est sans doute vrai.
Mais pour moi, qui vis au quotidien
avec un système Oxo, ce classicisme et cette retenue sont précisément ce qui
fait la force et la justesse précieuse de ce film.
L'Éloge de la sobriété : Contre le Spectacle de la Dissociation
La plus grande réussite du réalisateur
Geoffrey Sax est, paradoxalement, ce que la critique lui reproche : sa
sobriété. Représenter le TDI à l'écran est un exercice périlleux. Trop souvent,
le cinéma cède à la tentation du spectaculaire, transformant la
dissociation en un monstre de foire, une explosion dramatique constante
ou une menace terrifiante, comme dans le film Split. Frankie &
Alice refuse ce piège. La mise en scène reste à hauteur d'homme (et de
femme), ancrée dans la banalité du quotidien d'une boîte de nuit ou d'un
cabinet de psychiatre.
Cette retenue est essentielle. Elle
protège la réalité du trouble, qui se vit souvent dans cette normalité
apparente, et non dans une performance perpétuelle. Le film ne fantasme pas
la multiplicité ; il la montre.
Habiter l'Architecture de l'Esprit : L'Incroyable Performance d'Halle Berry
Cette sobriété ne fonctionnerait pas sans la performance magistrale d'Halle Berry. Elle n'interprète pas seulement trois personnages ; elle incarne l'architecture complexe d'un esprit fragmenté. Ce qui est fascinant, vu de l'intérieur, c'est la justesse de ses "switches". Ces moments de transition, où une personnalité cède la place à une autre, sont rendus avec une vérité confondante. Halle Berry change de posture, d'expression vocale, de regard, sans jamais tomber dans la caricature ou l'exagération.
Que ce soit la douce Frankie, la violente Alice ou le génie mathématique Genius, chaque alter a sa propre présence, sa propre logique. C'est un travail d'actrice d'une finesse rare, qui valide, par le vécu, la réalité corporelle et psychologique de la dissociation.
La Pédagogie par la Limite : Comprendre le Chœur par le Trio
Le film fait le choix de limiter le
système à trois alters. C'est une simplification scénaristique évidente. Dans
la réalité, les systèmes sont parfois bien plus nombreux, complexes et fluides,
comme c'est le cas pour notre propre système Oxo. Pourtant, je défends ce
choix.
Pour le grand public, qui ignore tout
du TDI, cette limitation est un outil pédagogique indispensable. Elle
permet de vulgariser la compréhension du trouble sans noyer le spectateur sous
la multiplicité des consciences. C'est une porte d'entrée nécessaire
pour ensuite, peut-être, appréhender la complexité réelle de ce que signifie
"être plusieurs".
La Résonance Intérieure : Traces, Reflets et Ombres
Plus qu'une simple œuvre
cinématographique, Frankie & Alice a suscité en moi des
résonances profondes, véritables preuves de sa justesse. Ces échos ont
parfois été des reflets positifs. La confusion de l'amnésie, ces moments où
l'on reprend conscience sans savoir comment on est arrivé là, est traitée avec
une touche d'absurde qui ouvre vers des situations presque cocasses. C'est une
dédramatisation qui fait du bien.
Surtout, je me suis puissamment
identifié à la force et à la résilience de Frankie. Sa lutte farouche
pour s'en sortir, pour maintenir le cap face aux tempêtes de son quotidien,
c'est nous. C'est notre combat de chaque instant.
Mais le film a aussi projeté des
ombres. La scène de la découverte des traumatismes a été un
"trigger" difficile à regarder. C'est le point où je n'arrive pas
encore, le travail sur ce point étant pour Oxo long et compliqué. La douleur et
la difficulté de cette scène ont attesté de sa vérité crue.
Conclusion : Un Film Nécessaire
En conclusion, ne regardez pas Frankie
& Alice pour y trouver une révolution cinématographique. Regardez-le
comme un témoignage humain, sobre et profondément juste sur le TDI.
C'est un outil précieux pour entamer la discussion, loin des fantasmes et des
clichés. Il montre, avec une humanité rare, la souffrance mais aussi
l'incroyable force de vie de ceux qui doivent cohabiter avec eux-mêmes. Et pour
cela, il est nécessaire.




