08 avril 2026

Le chemin qui mène à Intimagir

 

« L’accès à la vie affective et sexuelle est un droit fondamental, constitutif de l’intégrité et de la dignité de toute personne. »  Marcel Nuss

VOILÀ COMMENT AURAIT DÛ SE DÉROULER CETTE JOURNÉE

 


Prélude : L’armure de distorsion

Le trajet commence dans le fracas nécessaire. Entre le seuil de la maison et le quai de la gare, il y a ce sas de décompression : le tram. Pour nous, c’est une zone de guerre qu’il faut traverser. Les écouteurs sont nos remparts, vissés pour ne plus rien laisser filtrer du monde.

Nous injectons Metallica directement dans nos veines. Un flux de hard rock violent, une saturation de guitares qui vient se fracasser contre notre propre chaos. Ce n’est pas de la musique, c’est un barrage. La batterie cogne au même rythme que notre cœur qui s’emballe ; elle donne une cadence à l’angoisse, elle la discipline. On s’accroche aux riffs pour ne pas s’éparpiller sur le bitume. La violence du son est la seule chose capable de contenir le trop-plein, de faire taire, l’espace d’un instant, les murmures qui déjà s’agitent en nous. Canaliser la foudre avant qu’elle ne nous brise.




Fragment I : Le métal et l'os

Le train s’ébranle. C’est un départ, mais à l’intérieur, tout se fige. Nous sommes une structure de fer dans un wagon de verre. La mâchoire est un étau, les dents serrées contre les mots qui ne doivent pas sortir. Regarder dehors pour ne pas regarder dedans. Pourtant, le paysage n'est qu'un flou qui accentue le bruit de fond.

Nos mains ne savent plus être immobiles. Elles se triturent, se cherchent, se comptent. Un tremblement léger, presque imperceptible pour l'autre, mais qui résonne comme un séisme dans notre cage thoracique. L'hypervigilance s'installe : le froissement d'un journal, le rire d'un passager, le sifflement des rails. Tout est menace, tout est signal. Nous sommes ici, mais déjà ailleurs, fragmentés par la vitesse. La dissociation nous guette, ce voile de coton qui vient flouter les contours du réel pour nous protéger de l’impact.



 

Fragment II : La symphonie des interrogations

Sous le crâne, le silence du wagon est un mensonge. À l’intérieur, c’est le grand déballage. Nous sommes une quinzaine à occuper ce siège pourtant si étroit. Les voix se bousculent, s’entrecroisent, créant un brouhaha incessant qui sature l'espace mental.

Et si on ne comprenait rien ? Est-ce qu'on sera à la hauteur ? Chacun y va de son commentaire, de sa remarque acerbe ou de son inquiétude enfantine. L'un analyse le risque, l'autre anticipe la rencontre chez Intimagir, un troisième s'inquiète déjà de la « sauce » à laquelle nous serons mangés. Les interrogations fusent comme les poteaux électriques derrière la vitre, impossibles à fixer. On essaie de trier, de mettre de l'ordre dans ces fragments de pensées, mais le flot est trop dense. Être un système, c'est ne jamais voyager seul, même quand on est l'unique passager de son corps.

 

Fragment III : L’élan et l’acier

Lyon Part-Dieu. La rupture. Le flux de la foule nous heurte, mais quelque chose change de fréquence en nous. On quitte le confort oppressant du train pour la ville qui palpite. Dans le tram qui nous mène vers Intimagir, l’hypervigilance ne nous lâche pas, nous scannons les visages, les stations, les reflets, mais une autre voix s’élève.

C’est l’impatience. Une curiosité un peu sauvage. Nous avons soif de ces nouvelles rencontres. La passion pour le sujet, ce fil rouge qui nous unit tous dans le système, commence à chauffer. L’angoisse s’est transformée en un carburant instable. Nous sommes sur le point de discuter de ce qui nous anime, de ce qui nous fait vibrer. Le désir de découverte prend le pas sur la mâchoire serrée. Nous ne sommes plus seulement en fuite, nous sommes en marche.

 

« Le désir est le moteur de l'existence, et nul ne peut en être privé sans être amputé d'une part de son humanité. »  Françoise Dolto

 

Fragment IV : Le Seuil – L'épreuve de la voix

Nous y sommes. Devant la porte d’Intimagir, le temps se suspend. Le rythme de Metallica s’est tu, remplacé par le battement sourd de notre propre cœur. C’est ici que nos fragments se rejoignent pour un test de vérité.

Ce stage est le pont vers l'après-DIU. Serons-nous en mesure d’aider ? Sommes-nous capables de transformer notre polyphonie en un discours clair pour former les soignants, pour informer ceux qui, comme nous, cherchent leur place ? Parler de la Vie Intime, Affective et Sexuelle (VIAS) des personnes en situation de handicap, c’est parler de ce qui est le plus vulnérable et le plus puissant à la fois. Nous prenons une dernière inspiration. Le brouhaha intérieur s'apaise en une note unique, claire. Nous appuyons sur la sonnette. La porte s'ouvre. Le voyage s’arrête, la mission commence.




 MAIS AU LIEU DE TOUT CELA… !

Bien que nous préparions cette rencontre et le trajet depuis deux semaines, rien ne se passe comme prévu. Nous avons vérifié et revérifié les horaires des trams, de la maison à la gare, puis de Lyon au lieu de rendez-vous. Nous avons tout minuté, parcouru mentalement ce chemin un nombre incalculable de fois pour nous préparer à affronter le bruit, le monde, le mouvement, le stress et la fatigue.

Nous sommes partis avec une heure d’avance pour être sûrs de ne pas louper le départ. Mais malgré tout ce rempart de précautions, nous n’arriverons jamais à la gare de Saint-Étienne. Des travaux en urgence sur la ligne 3 du tram ont obligé la STAS à dérouter les rames.

Exit l’arrêt prévu à la gare de Châteaucreux.

En un instant, notre architecture mentale s’effondre. Le mouvement s'inverse. De retour à la maison, le monde s'est rétréci aux dimensions d'une chambre. Nous nous sommes pelotonnés sous notre couette, ce dernier refuge contre l'imprévisible et la violence de l'échec. Là, dans l'obscurité protectrice du tissu, nous avons laissé couler les larmes. De grosses larmes qui charrient toute notre détresse et notre fatigue d'avoir tant lutté pour finalement être stoppés par un simple détour de ligne.

Le chemin qui menait à Intimagir s'est arrêté sur un quai de tram détourné.

 


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