L'écran-seuil : le vertige de l'inconnu
Tout a commencé par un lien. Un simple clic pour franchir la frontière entre notre abri et le monde académique. Mais ce jour-là, le seuil était plus haut que prévu. La plateforme Teams, avec ses icônes froides et sa logique inconnue, a agi comme un déclencheur de stress immédiat pour nous.
Quarante minutes. C’est le temps que nous avons passé à hanter la salle d'attente virtuelle avant même que la première voix ne s'élève. Quarante minutes de doute où nous nous sommes connecté-es, déconnecté-es, puis reconnecté-es encore et encore. Un cycle compulsif pour s'assurer de ne rien rater, pour vérifier que le micro fonctionnait, que l'image était là, que le pont entre nous et l'université n'allait pas s'effondrer. Naviguer dans cet espace inconnu, c’était comme marcher dans une pièce sombre dont on ne connaît pas la disposition des meubles. Chaque notification, chaque fenêtre qui s'ouvre est une micro-agression technique qui vient brouiller notre fréquence intérieure.
Derrière l'écran, le corps s'est raidi. Nous étions là, face à la grille des participants, sentant la motivation du groupe tout en luttant contre une sensation de flottement. Très vite, dès que les voix des professeurs ont commencé à tisser le cadre du DIU PESH, une étrange brume s'est installée. Une tête qui flotte au-dessus d'un nuage de murmures.
Il suffisait d'une phrase un peu trop longue, d'une explication qui s'étire en subordonnées complexes, pour que le fil se rompe brutalement. Dès que le débit s'accélère ou que le sens s'enfonce dans la densité académique, l'image se brouille. Nous écoutons, mais les mots deviennent des sons isolés. Le fil de la réalité s'étire jusqu'à craquer sous le poids d'une fatigue cognitive qui ne pardonne aucune longueur.
La partition du savoir : à chacun sa part
Le programme s'est dévoilé, et avec lui, la fragmentation de nos intérêts. Comme si le diplôme avait été dessiné pour nous, mais en pièces détachées.
À l’évocation des modules sur l’éducation à la vie affective et la sexualité, nous avons senti l’attention de China se redresser. Pour elle, c’est une attente vitale, un espace de reconnaissance. Mais déjà, Eliott trépignait : il n’a d’yeux que pour la pair-aidance et l’Éducation Thérapeutique du Patient (ETP). C’est son champ de bataille, son urgence d’agir. Pendant ce temps, Ceos, plus silencieux mais vigilant, s'appropriait la partie législative et institutionnelle. Les lois, les cadres, les structures : c’est son ancrage à lui.
La difficulté commence ici, dans ce silence entre nous. Comment apprendre ensemble quand les parties ne communiquent pas toujours ? Comment faire système face à un savoir qui s'adresse à nos fragments de manière si ciblée, alors que nous perdons pied dès que le discours devient trop compact ?
L'irruption : le front sans permission
Au milieu de la seconde visio, l'équilibre a vacillé. Eliott n'a pas attendu la permission d'Éloïse pour se présenter au front. Son impatience est devenue une force brute, une électricité hors de contrôle qui a bousculé notre organisation habituelle.
C’était un moment de vertige pur. Être là, présent-e face aux autres élèves et aux professeurs, avec ce secret du trouble qui battait sous notre peau. L'irruption d'Eliott était peut-être une réponse à ce fil que nous perdions sans cesse : une manière de reprendre le contrôle par l'émotion là où l'intellect sature devant les longues tirades.
Nous n’avons pas osé l'aborder tout de suite, mais l'évidence nous a frappés : le dévoilement sera inévitable. Et dans cette perspective, nous portons un espoir immense envers cette promo que nous devinons investie et motivée. Nous espérons leur soutien, leur patience quand le fil cassera, et cette bienveillance nécessaire pour accueillir notre pluralité sans jugement. Nous avons besoin de savoir que, dans ce groupe de pairs, il y a de la place pour un "nous" qui ne ressemble pas au "un" habituel.
Le labyrinthe du Portfolio : une lutte pour la lumière
Puis est arrivé le mot qui fait peur : le Portfolio. Pour l'instant, c'est le flou total. On nous demande de mettre en récit notre expertise, de lier nos vécus. Mais comment lier l'immensité de nos idées et la multiplicité de nos fragments dans un document linéaire ?
Au-delà de la technique, c'est une véritable scène de théâtre interne qui s'est ouverte. Chacun-e veut sa place sur la page. China craint d'être effacée par la rigueur de Ceos, tandis qu'une forme de jalousie sourde commence à poindre : pourquoi l'ETP prendrait-elle plus de place que la vie affective ? Et si Eliott, dans sa fougue, finissait par monopoliser tout le récit, laissant les autres dans l'ombre ? Le portfolio devient un enjeu de pouvoir. Nous oscillons entre l'envie furieuse d'apparaître enfin dans toute notre vérité et la peur que cette exposition ne crée de nouvelles fractures entre nous.
L'annonce d'un tutorat est arrivée comme une bouée de sauvetage, un vrai soulagement. Pourtant, le doute persiste : le tuteur a-t-il déjà rencontré un système comme le nôtre ? Saura-t-il arbitrer ces tensions ? Saura-t-il nous ramener sur la rive quand nous décrochons au milieu d'une phrase trop longue ou quand le conflit interne devient trop bruyant ?
L'issue : l'épuisement victorieux
À la fin de ces deux séances de quatre heures, le silence est revenu dans la pièce, mais pas dans notre tête. Nous étions vidés, épuisés par l'effort de présence, la lutte technique contre Teams et cette traque épuisante du sens qui nous échappe dès que les mots s'accumulent.
Pourtant, une étincelle demeure. Sous la fatigue immense de China et l'excitation encore bouillonnante d'Eliott, il y a la certitude d'un défi accepté. Le DIU PESH commence.
Oxo est en route. Nous ne savons pas encore comment nous allons traverser cette mer sans que personne ne se sente lésé, mais nous savons désormais que nous ne voulons pas le faire seul-es. Nous partons avec l'espoir que la promo sera notre ancrage.

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